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Le regard des artistes : peinture, littérature et cinéma

Peintres, écrivains, poètes et cinéastes ont, depuis le début du XIXe siècle, participé à la constitution d'un imaginaire des paysages, ou plus précisément, de certains paysages d'Ille-et-Vilaine. Car, sans surprise, comme c'est le cas partout en Bretagne, la mer et la côte ont davantage attiré les artistes que la campagne et les villes. Dans le vaste ensemble de ces représentations, la littérature a tenu une place particulière en raison notamment de la notoriété des auteurs qui ont vécu, séjourné ou simplement traversé les paysages du département, avec en tête Chateaubriand Hugo ou Colette. Si l'ensemble de ces références sont riches et fécondes et sont, de plus, largement utilisées par la promotion touristique, la question reste aujourd'hui celle de leur renouvellement. Elle trouve un début de réponse dans le cinéma et certaines initiatives locales alliant paysage, art et littérature.

Le regard des peintres aimanté par la côte

Le mont Saint-Michel est représenté ici, dès le XVe siècle, dans le paysage de sa baie. Au fond à droite, l’îlot de Tombelaine. L’illustrateur a placé le Mont, en majesté, tout au centre de l'image… Quel que soit le support, aujourd’hui, il en est le plus souvent ainsi.
RMN-Grand Palais (domaine de Chantilly) / René-Gabriel Ojéda

Bien avant le XIXe siècle, le mont Saint-Michel, Saint-Malo et sa baie, sont des sujets réguliers de la peinture et la gravure. Mais c’est à partir du milieu du XIXe siècle, et du développement des stations balnéaires, que les peintres fixent les paysages emblématiques du département. Eugène Isabey, Paul Signac, Émile Bernard, Pablo Picasso, Mathurin Méheut ou Yvonne Jean-Haffen…, les beautés de la côte, du mont Saint-Michel à Saint-Briac, en passant par Saint-Malo et Dinard vont, grâce à ces artistes, être connues et reconnues bien au-delà des frontières départementales et nationales.

Sur cette gravure, Saint-Malo est représenté au centre d’une rade immense envahie de bateaux, et d’un arrière-pays habité et cultivé.
Appartient à : Recueil. Collection Michel Hennin. Estampes relatives à l'Histoire de France. Tome 68, Pièces 5943-6042, période : 1692-1693
Bibliothèque nationale de France, département des Estampes et de la photographie.

La côte, de la baie du Mont Saint-Michel à Saint-Briac en passant par la vallée de la Rance ont inspiré des artistes très importants de l’histoire de l’art. D’autres sites ont également eu la faveur des peintres et des graveurs : le mont Dol, Rennes, les mégalithes, la vallée de la Vilaine, la forêt de Brocéliande et les principales villes des marches de Bretagne.
Sources : bases de données Gallica, Joconde, Musée d'Orsay, RMN, musée de Bretagne…

Les paysages d’Eugène Isabey (1803-1886) sont fortement imprégnés de romantisme. Sauf exception quand les sujets sont précisément les remparts de Saint-Malo ou la tombe de Chateaubriand, le peintre tourne résolument son regard vers une mer étonnamment vide de bateaux (contrairement aux images plus anciennes où la ville et sa baie sont toujours représentées pleines d’activités) ou vers des plages sur lesquelles les cabines de bains n’ont pas encore été installées… Plus tard les impressionnistes et leurs successeurs peindront une côte plus vivante et plus gaie. La palette des couleurs sera éclaircie et réchauffée et la référence balnéaire ou nautique de plus en plus fréquente.

Cette peinture (gouache et aquarelle) exprime une vision romantique de la côte : la mer, les rochers, le ciel et les nuages magnifient une nature où aucune présence humaine n'est perceptible.
(C) RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Christian Jean

Yvonne Jean-Haffen représente ici un archétype de paysage touristique : un site exceptionnel de la côte rocheuse, un parcours piéton aménagé accompagné par des remparts décoratifs, un but de promenade (la croix) et des bateaux de plaisance dans la baie.

Pablo Picasso, en séjour à Dinard à la fin des années 1920, représente dans cette toile la plage de Dinard, ses cabines sur fond de mer bleue et de rochers étonnants. Au delà du style entre cubisme et figuration, le peintre rend une atmosphère de villégiature, de plaisirs balnéaires sous un ciel presque sans nuage, plus proche des ambiances méditerranéennes que de celles décrites par les peintures empreintes de romantisme et de folklore breton de la fin du siècle précédent.
(C) RMN-Grand Palais / René-Gabriel Ojéda

Saint-Malo, Combourg, Dol, Fougères, Brocéliande… des paysages transcendés par la littérature

Dans la lignée de Chateaubriand qui a, en quelque sorte, construit l’image romantique de la Bretagne, de nombreux écrivains ont permis l’émergence d’une sensibilité aux paysages de l’Ille-et-Vilaine (côte sauvage ou balnéaire, forêts profondes ou de légendes, villes et châteaux…) créant ou cristallisant ainsi la valeur emblématique de certains sites.

La renommée des auteurs fait la force des images mentales

Les lieux d’Ille-et-Vilaine qui ont inspiré les écrivains sont moins variés que ceux des peintres. Mais certains textes, comme ceux de Madame de Sévigné, de Chateaubriand (Mémoires d’outre tombe), de Victor Hugo (Quatre-vingt-treize…) ou de Balzac (Les Chouans), figurent au panthéon de la littérature française. Aussi, les sites de Combourg, Saint-Malo, Fougères ou Vitré, les forêts et les châteaux, fidèlement décrits ou simplement évoqués, sont-ils investis d’images mentales dont la force est proportionnelle à la renommée de leurs auteurs.

Un site qui allie patrimoine et imaginaire littéraire. Madame de Sévigné y écrit lors de ses neuf séjours presque 300 lettres.
Archives départementales d’Ille-et-Vilaine
Cote : AD-FRAD035_04_6FI35085_0107_R_

Châteaubriand et le romantisme, ressources inépuisables

Chateaubriand occupe dans l’imaginaire breton, et plus particulièrement en Ille-et-Vilaine, une place particulière. Avec ses évocations de Saint-Malo et de Combourg, où il passe respectivement son enfance et son adolescence, ses descriptions poétiques, ses épanchements intimes, ses décors quasi-fantastiques, il construit des représentations qui ont profondément marqué ses contemporains (note) et l'imaginaire collectif. Remparts de Saint-Malo battus par la tempête, grèves où déferlent les flots, sombres tours du château de Combourg dominant des chênes séculaires, pierres levées sur des landes déserte, jusqu’à sa tombe qu'il choisit d'édifier sur l'îlot désert du grand Bé, seul dans la mort, face à la mer… ; les images créées par Chateaubriand sont celles d’une Bretagne désolée et sauvage, donc intrinsèquement romantique (note).

La citation de Chateaubriand en exergue veut apporter profondeur et supplément d’âme à la carte postale.
Archives départementales d'Ille-et-Vilaine
Cote : AD-FRAD035_04_6FI35085_0107_R_P

Sur le site de l’OT de Combourg, la référence à Chateaubriand est conçue comme un slogan d’appel pour visiter la ville « Combourg, Berceau du romantisme ».
[->http://www.combourg.org/]

 

Depuis le milieu du XIXe siècle, la figure de Chateaubriand règne sans partage sur Saint-Malo. La carte postale, comme si la référence n’était pas suffisante en soi, la légitime grâce à une citation d’une autre grande figure de la littérature, Flaubert.

Aujourd’hui encore, la référence à l’auteur des Mémoires d’outre tombe est convoquée. Ici pour servir de guide de promenade. Mais contriement aux références précédentes, cette animation ne semble pas vouloir absolument faire rimer romantisme et paysage. La figure du grand homme mise en scène par la littérature et le théâtre est suffisante en soi pour servir d’argument à la balade.
[->http://www.saint-malo-tourisme.com]

D’autres écrivains ont aussi contribué à construire des images différentes des paysages du département. Colette, par exemple, qui décrit dans plusieurs de ses romans, dont le célèbre Le blé en herbe, les ambiances légères de villégiature balnéaire des années 1920 et 1930, inspirées de ses séjours réguliers dans sa maison de vacances de Saint-Coulomb ; Jean Guéhénno, né à Fougères et académicien, qui évoque les paysages plus intérieurs de sa région natale jusqu’à ceux de la baie du Mont-Saint-Michel qu’il parcourt régulièrement.

Brocéliande, inséparable de sa légende

Site Internet de l'Atlas des paysages du Morbihan
[->http://www.atlasdespaysages-morbihan.fr/]

Contes et légendes de Brocéliande, Claudine Glot et Marie Tanneux, Ouest-France, 2002

 

Dans cette « géographie littéraire », la forêt de Brocéliande est un phénomène hors norme. Intrinsèquement associée à la légende arthurienne qui, depuis le Moyen Âge, a produit une quantité incalculable d’œuvres de fiction dans tous les domaines (littérature, cinéma, musique, BD…) dont le succès ne s’est jamais démenti. Ses paysages sont, et de manière très vivante aujourd’hui, reliés à cet imaginaire.

Les références moins prestigieuses sont également convoquées

Si les références littéraires jouent ainsi un rôle très important dans la perception de certains des sites et des paysages d’Ille-et-Vilaine les plus connus, elles sont aussi très présentes dans l'espace public de sites moins prestigieux ou évoqués par des auteurs moins connus. La promotion touristique, plus particulièrement les guides, s’y réfère assez fréquemment.

Dans le « Guide de lectures architecturale et paysagère du Coglais », il est fait explicitement référence à la littérature comme media de découverte des paysages et de l’architecture : Le guide « propose aussi quelques regards d'écrivains, à travers de courts extraits de leur œuvre. Balzac, Guéhenno, Chateaubriand, et tout récemment, le texte écrit par Jean-Pierre Siméon à l'occasion de la labellisation de Saint-Brice Village en poésie ».
La communauté de communes organise aussi des « balades patrimoine » où sont convoqués les textes de Chateaubriand, Balzac, Pontavice de Heussey…

Mais, s’agissant le plus souvent de textes du XIXe siècle ou du début du XXe siècle, leur rapport avec la réalité des paysages est parfois devenu difficilement perceptible. Aussi, ces références peuvent-elles s’avérer passablement décevantes. A la décharge des promoteurs des territoires, il y a, semble-t-il, une réelle difficulté à trouver des textes littéraires contemporains (note) pouvant rivaliser, dans leur pouvoir d’évocation et dans leur notoriété, avec ceux des auteurs du passé. Quelques écrivains pourtant se sont attachés à faire de l’espace, du territoire, du paysage un sujet d’écriture. On peut citer par exemple l'auteur, philosophe et professeur à l'école de paysage de Blois, Jean-Claude Bailly qui, dans l'ouvrage Le dépaysement (note) entreprend de "raconter" la France à travers l'appréhension de ses paysages qu'il dit vouloir saisir par une "coupe mobile". Mais, encore peu nombreux ou trop méconnus, leur influence sur les images et les représentations des paysages en général, et ceux d’Ille-et-Vilaine en particulier reste faible.

Une production littéraire contemporaine sur un des grands sites touristiques du département : Dinard. Signé d’un écrivain reconnu, le texte prend résolument le contre-pied des stéréotypes du tourisme. Il en est de même des photographies accompagnant le texte, qui semblent renoncer d’emblée à l’idée même de représenter la mer.

La côte, un décor de cinéma

Source : Bretagne et cinéma : 100 ans de création cinématographique en Bretagne / Jean-Pierre Berthomé, Gaël Naizet, Apogées, 1995
Cinémathèque de Bretagne http://www.cinematheque-bretagne.fr/

Dans le film d’Eric Rohmer, les paysages balnéaires de Dinard (la plage, la baie…) sont davantage qu’un décor. Ils font corps avec les personnages et leur histoire.

L’île et le fort du Guesclin, à Saint-Coulomb, ouvrent le film. Claude Chabrol filme la côte l’hiver, ses ambiances provinciales et bourgeoises, un peu surannées. En tournant résolument le dos à l’image d’une côte vacancière, il crée une sorte d’envers du décor, où l’arrière-pays malouin devient un paysage de huis-clos, d’étouffement.

Le cinéma est présent en Ille-et-Vilaine dès la naissance du septième art, à la fin du XIXe siècle. Un des premiers films tournés en Bretagne représente un panorama en quittant le port de Dinard et le lancement d’une barque de pêche à Saint-Malo (note). Ensuite, les cinéastes vont trouver sur la côte, le décor de mélodrames folkloristes.

« La Bretagne, pour les cinéastes du début du [XXe] siècle, ce sont de rudes paysages s’abîmant dans les falaises battues par la mer qui semblent inviter à la chute (et l’on ne compte pas les films où, volontairement ou non, les personnages sont précipités au bas des rochers par le désespoir ou l’imprudence). C’est aussi l’opposition sans cesse redite entre le marin et le terrien, la mythologie du départ de l’homme en mer et de son corollaire, l’infidélité de celle qui reste et qui ne sait pas l’attendre. » nous dit Denise Delouche.

La Bretagne et l’Ille-et-Vilaine sont aussi sollicitées par les cinéastes comme décors de grandes reconstitutions historiques ou adaptations littéraires. Mais, à partir des années 1950, les tournages de films de villégiature et de vacances deviennent majoritaires. Sans surprise, le cinéma, comme les autres arts, renvoie par ses décors et par les thèmes qu’il traite, au grand déséquilibre entre Bretagne littorale et Bretagne intérieure. C’est l’imaginaire pittoresque des ports, des plages, des îles, des rochers qui, dans le cinéma comme dans la peinture, s’impose.