Haut de page

Vous êtes ici

Le paysage fonctionnel

Le paysage est une notion, non pas un objet. C’est pourtant ainsi qu’il tend à être considéré. Il apparaît nécessaire parce que la mobilité et la privatisation du lien social bousculent les repères spatiaux et temporels. Il est l’ingrédient d’un retour à l’activité physique. Il devient le lieu de nouvelles rencontres, partages et échanges.

Il est dévalorisé en tant qu’objet de peinture alors que les artistes en restituent si subtilement la complexité. Les techniciens en simplifient tant l’illustration que seule sa composition spatiale en ressort. Alors, l’intérêt se porte sur l’environnement.

Le cadre des loisirs de plein-air

Les « 30 Glorieuses » marquent l’entrée dans la « civilisation du loisirs », avec la multiplication des départs en vacances, la consommation de loisirs et de culture, et la société de consommation de masse.

L’accroissement de la population et l’augmentation de la capacité à produire conduisent à la réduction du temps de travail pour chacun ; marquée en France par la cinquième semaine de congés acquise en 1981 et, en 2000, la loi Aubry qui institue la semaine des 35 heures.

L’accroissement du temps libre est aussi lié à l’augmentation de la durée de vie et à la réduction du temps relatif de travail. Jean Viard (note) explique que nous avons gagné 25 ans en un siècle, soit une génération. En 2002, nous passons 9 % du temps de notre vie au travail, soit 16 % de notre temps de vie éveillé.

Le temps libre a été multiplié par quatre au cours du dernier siècle. Désormais il s’agit alors d’occuper ce temps nouveau.

Le temps libre est à soi. Il est librement socialisé, contrairement aux temps collectifs de travail ou de foi qui prédominaient dans la société industrielle ou la société rural. Le réseau relationnel est désormais choisi et privatisé, structuré à partir de temps qui sont plus souvent passés chez soi et en dehors.

Les lieux de convivialité sont détachés des endroits de socialisation résidentiels ou professionnels. Dans des pratiques de mobilités accrues, le sentiment d’appartenance fait moins référence au territoire administratif.

Aussi, l’individuation et le lien social privatisé interrogent le rapport à son environnement immédiat. 

« C’est irrésolvable ! On est parti dans une société qui aujourd’hui ne reviendra pas en arrière. Le virtuel arrange tout le monde, c’est très occupationnel, on est très nombreux, on a des moyens de production qui sont énormes, des capacités de produire. Donc, on ne sait plus comment prendre les choses, on occupe les gens. C’est la constatation que je fais de plus en plus, on est sur de l’occupationnel, parce que c’est une folie furieuse. On éloigne l’homme des vérités d’une certaine façon, de cette sensibilité qu’il avait instinctive d’abord. » Elu communautaire du Pays de Vitré

Après la poursuite du confort et de l’exotisme, l’enjeu de la proximité et de la valorisation du cadre de vie, pour soi et pour les générations futures, se précise avec l’entrée dans le XXIème siècle. La réduction des déplacements automobiles individuels, les solidarités de proximité, le rapport à la nature, enfin la pratique d’une activité physique sont les principaux objectifs d’actions envisagées localement.

A contre-courant des pratiques de mobilité actuelle, mais dans le sens de l’individuation, du temps pour soi à occuper, de la recherche de bien-être et du besoin de rupture, les élus, comme les acteurs du tourisme, misent sur le développement des loisirs de plein-air.

Le plein-air rompt avec un espace de travail, d’achats, et même de loisirs le plus souvent en intérieur. Il mobilise le corps dans des pratiques quotidiennes où il est de moins en moins sollicité. 57 % des répondants pratiquent plutôt leurs activités de loisirs en extérieur.

« Sans être une cité dortoir, 80 % de la population travaillent sur Rennes. On est là, on vit là, et on a ses activités. On a un besoin d’évasion de quitter son espace fermé pour faire une découverte. » Elu communautaire du Pays de Rennes

Jadis associé à la contemplation, le paysage est aujourd’hui apprécié dans une pratique par la plupart des brétilliens interrogés. L’observateur a du mal à s’imaginer passif dans le tableau qu’il décrit du paysage. il jardine, marche, court, fait du vélo, monte à cheval. Si les acteurs interviewés évoquent souvent une contemplation passée, ils décrivent les paysages aujourd’hui dans un cheminement.

Aussi, les élus rencontrés considèrent les aménagements incitant aux pratiques de plein-air pour parler d’actions de paysage.

Des voies sont faites ou réhabilitées pour le développement des cheminements doux. Des voies piétonnes, des pistes et bandes cyclables sont développées dans les agglomérations ; elles ont une visée sécuritaire et écologique, économique également, moins paysagère même si elles sont souvent bordée d’un tapis végétal. Autour des agglomérations, il s’agit de permettre de faire le tour de l’agglomération, par un cheminement paysager, une vue sur la campagne environnante. Les élus rencontrés expliquent que ces voies sont aussi réservées dans la perspective de nouvelles extensions urbaines. Au-delà des agglomérations, des chemins agricoles préservés (souvent à partir de hameaux) sont réhabilités, et beaucoup sont créés pour inciter à des parcours à proximité et relier les communes d’un même territoire communautaire entre elles.

« Il y a des communes qui voudraient en créer dans tous les sens. Mais… il y a un souci c’est qu’après il faut entretenir, baliser etc. Donc il faut mieux avoir une sélection et laisser tomber d’autres endroits. » Acteur de sports de plein-air

Les élus rencontrés remarquent qu’en Ille-et-Vilaine, au-delà des activités nautiques dans ou sur l’eau, le cheminement au bord de l’eau est particulièrement apprécié. Il offre un parcours apaisé, sur un sol plat, dans un espace protégé, et vers un paysage ouvert.

Les pratiques de plein-air sont appréciées dans un cadre paysager de nature qui éloigne de l’espace urbanisé, quotidien, et qui renvoie à une certaine solitude, recherchée dans un contexte où on est en permanence joignable. La beauté du paysage permet de s’oublier dans l’effort physique.

« On essaie de choisir certaines fois nos randonnées en disant : ah ben oui, la randonnée là il y a des asphodèles, donc il faudrait mieux qu’on la fasse au mois de mai pour les voir en même temps. » Acteur de sports de plein-air

Les circuits d’intérêt paysager et touristique sont recherchés dans le tracé des parcours ; prétextes à des arrêts réguliers, ils constituent une plus-value dans la motivation à la pratique physique. Aussi, les disciplines sportives et les activités touristiques se combinent de plus en plus : rando-nature, vélo-tourisme, vélo â€"découverte, etc.

Le responsable rencontré souligne que l’Ille-et-Vilaine est le premier département de pratique de cyclotourisme en France. S’il considère les voies cyclistes peu travaillées en termes de paysages, il observe que le département compte plein de petites routes, de routes secondaires, qui permettent des parcours avec d’agréables successions de paysages que la vitesse à vélo (de 20-22 km/h) en moyenne permet d’apprécier. Ces circuits sont classés ou labellisés en fonction de leur revêtement et de leur niveau de difficulté, mais aussi selon des « critères propres à l’environnement de l’itinéraire ».

La responsable du Comité Départemental de la Randonnée Pédestre explique qu’il s’agit de signifier « l’intérêt paysage » ; un itinéraire offrant divers panoramas, permettant de découvrir le patrimoine, naturel ou bâti, local est très intéressant, un itinéraire monotone et plat est peu intéressant. Il existe une multitude de classement, établi par les fédérations sportives, les collectivités, et/ou les organismes touristiques. Les acteurs rencontrés listent les GR et GRP du Topo Guide, le PR des communes et communauté de communes, les PDIPR, Voies vertes, circuits et itinéraires Départementaux du Conseil général.

Les circuits et itinéraires se multiplient. Leur cadre paysager contribue à leur attrait et constitue un élément de valorisation.

Au-delà des circuits et itinéraires, des sites de nature et des sites patrimoniaux sont classés ou labellisés, identifiés sur l’ensemble du territoire départemental (note).

L’espace de nouvelles sociabilités

Les acteurs rencontrés mettent en avant la proximité et l’accessibilité des paysages à partir les espaces que les collectivités ont aménagés et mis à disposition du grand public. Ils parlent des chemins, des circuits, de bases de loisirs, d’espaces naturels, ou d’endroits où un patrimoine bâti a été réhabilité. Ils montrent que ces espaces sont présents au sein de chaque commune ou de chaque communauté de communes. Ils les considèrent comme d’autres équipements et lieux publics.

Des équipements publics, culturels ou socio-culturels, sont parfois construits dans ces espaces de plein-air. Les élus rencontrés parlent de l’importance de leur fréquentation. Ils considèrent leur confort, leur praticabilité. Ils soulignent leur gratuité, rapprochée de l’investissement de la collectivité : pour les travaux d’aménagement, mais aussi pour leur acquisition foncière (parfois compliquée). L’accessibilité signifie aussi le soutien d’actions pédagogiques.

« La randonnée, ça marche très bien. C’est un loisir qui ne coûte pas cher, ça fatigue les enfants ils dorment bien après. Et puis l’observation de la nature, des paysages. » Elu communautaire du Pays de Brocéliande

De la même manière, quelques-uns parlent également les jardins familiaux, estimant que le jardin est un paysage de nature construit pour soi. Ici, il est un espace partagé, permettant d’apprendre, de cultiver et de rencontrer ses voisins. Le jardin public est moins évoqué ; il est (pour ceux qui en parlent) un ouvrage plus sensible ; pensé dans un rapport au temps et aux perspectives.

« Quand ils vont au jardin communal, ils rencontrent leurs voisins, ils s’échangent des légumes, et peut-être qu’après ils s’invitent entre eux, je n’en sais rien, ils font ce qu’ils veulent, mais ça crée du lien social entre les gens. » Acteur des collectivités

Cet investissement des collectivités vise autant l’animation que l’attractivité de la localité. Cette proximité valorise le cadre de vie tel qu’il est décrit par les brétilliens enquêtés. Elle intéresse également le développement touristique de proximité. Ce dernier est apprécié dans un département comme l’Ille-et-Vilaine située dans une région touristique, où l’on part moins en vacances et où l’on accueille plus souvent sa famille, a fortiori en temps de crise économique.

« Du fait du coût du déplacement, les gens se déplacent de moins en moins pour aller faire une randonnée ailleurs. Et les gens n’ont pas envie de prendre la voiture, on se trouverait un peu fautif de prendre la voiture pour aller faire du vélo. » Acteur de sports de plein-air

S’il s’agit d’« amener les gens à découvrir le territoire », les acteurs rencontrés n’évaluent pas la fréquentation de ces espaces. Certains s’en interrogent. Tous minimisent les retombées économiques de leur présence. « Ça fait partie des équipements structurants sur lesquels on souhaite des retombées économiques, mais également éducatives, sociales, qui ne se mesurent pas. » Autour des grandes agglomérations, la fréquentation semble importante. Au-delà, certains élus notent un grand nombre de chemins aménagés au vu du nombre de promeneurs que l’on y croise. Ils constatent cependant aussi quelques tensions liées à leurs multiples usages.

« Tout le monde demande des voies douces mais il y a de moins en moins de monde à aller dessus. (pourquoi vous les développez ?) On en met parce qu’on y croit. Mais vous voyez beaucoup de piétons vous ? Tout le monde prend sa voiture quand il veut aller faire ses courses, aller machin et moi le premier quand je vais chercher une baguette. On est tellement contradictoire avec nous-même. » Elu du communautaire du Pays de Brocéliande

Au-delà du besoin d’un rapprochement de un environnement de nature, les élus considèrent les espaces qu’ils associent au paysage, comme d’autres équipements et lieux publics. Ils leur attribuent une fonction de sociabilité.

L’illustration simplifiée des paysages

L’évolution des illustrations des paysages rend compte également d’une évolution de leur perception de notre environnement. La cartographie et la photo aérienne sont de plus en plus souvent utilisées par les techniciens, ce qui tend à confondre la nature ou l’occupation du sol avec le paysage. Plusieurs des élus rencontrés, ayant dans leur bureau ou à proximité une carte aérienne de leur commune accrochée au mur, s’y sont repérés lors de l’interview pour montrer l’évolution de leur paysage. On trouve maintenant, dans des moyennes surfaces commerciales périurbaines, la photo aérienne de son quartier à vendre.

L’accessibilité des photos aériennes en multiplie l’usage et réduit le paysage à une dimension visuelle et technique, détachée de tout observateur. Elles simplifient et aussi réduisent l’intérêt d’une approche paysagère, ne restituant pas les formes et les figures dans lesquelles le paysage se donne.

La peinture, elle, constitue une référence en matière de paysages ; parce que son auteur accentue certains traits et en atténue d’autres pour mieux donner à lire ce qu’il voit de l’espace qu’il choisit de représenter. La notion de paysage naît d’ailleurs avec la peinture ; elle est définie par les Beaux-Arts au XVIème siècle comme l’ « étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble ». Parmi les interviewés, plusieurs personnes expliquent que des paysages peints leur ont appris à regarder différemment leur environnement.

« C’est dans Jeunes filles en Fleurs de Marcel Proust, il y a un peintre qui s’appelle Elstir qui est un peintre paysagiste, qui peint des bords de mer, et Proust dit, enfin, il le dit autrement dans un bouquin qui s’appelle Pastiches et Mélanges qui sont des études sur l’art entre autre, il dit : Je ne regardais pas les paysages avant d’avoir vu les peintures d’Elstir. C'est-à-dire que l’œuvre d’art est un médiateur qui éduque le regard et qui fait voir la réalité différemment. Il faut passer par l’œuvre d’art. il fait la même chose avec les natures mortes de Chardin ou les portraits de Rembrandt. Il y a une manière de regarder les visages comme de regarder les paysages, comme de regarder une simple cruche en terre, qui est modifiée par ce que les œuvres d’art nous par ce que les œuvres d’art nous en montre. » Elu communautaire du Pays de Redon et Vilaine

Anne Cauquelin (note) explique que « la peinture interpose entre l’impression des sens et la connaissance des lois la réalité nécessaire ». Elle lie les éléments analytiques et la description sensible de ce qui nous entoure.

Mais les peintres semblent délaisser les espaces contemporains du département, puisque l’analyse iconographique n’en fait pas état de représentations picturales. Le dessin qui demande du temps, une certaine technique, voire un certain talent, est moins utilisé par les techniciens (y compris les paysagistes) qui préfèrent les représentations graphiques pour parler de paysages, encore une fois d’un point de vue technique et environnemental.

La photographie apparaît un compromis intéressant pour illustrer le paysage tel qu’il est perçu. Elle restitue le cadre visuel de l’observateur, un espace, un instant. Travaillée, aujourd’hui à partir du numérique, certains de ses traits peuvent en être accentués pour mieux restituer le sentiment et les sensations par son auteur. Elle est facilement accessible. Plusieurs des personnes interviewées parlent de l’instantanéité de la photographie à partir du téléphone portable dès lors qu’un paysage s’offre à notre regard. On le capte pour le retenir, parfois le montrer, presque simultanément à ceux qui nous sont chers.

« Une photo, ça veut dire mille mots, il semblerait, ce n’est pas moi qui l’ai inventé. (…) Ça n’a pas besoin de parler une photo. Je fais un petit discours, mais tu n’as pas besoin de parler, loin de là. C’est l’image, l’image est essentielle. » Elu communautaire du Pays de Saint-Malo

Les personnes qui parlent de la photographie sont sensibles à l’instant de la prise de vue et la contextualise, comme si leur état était aussi important que l’environnement pour restituer le paysage qu’ils ont voulu fixer sur la pellicule. Leur propos complète d’ailleurs la photographie dans la restitution du paysage perçu par le sujet (note).

« Comme on prend, comme on peut prendre un enfant quand on a un enfant petit pour essayer de le garder. Donc le paysage j’ai l’impression, quelquefois, qu’il faut le prendre parce que peut-être que dans dix ans, il n’y en aura plus quoi. D’où l’intérêt soit de les fixer, soit de les préserver, comme une photo par exemple. Mais bon il est appelé à évoluer comme un enfant aussi, hein… » Elu du Pays de Fougères

Comme le peintre, l’œil du photographe éclaire la lecture des paysages. Georges Dussaud ">(note), à travers 135 clichés d’archives, rend compte de l’évolution du département, dont la ruralité a été gommée par l’urbanisation, dans « un voyage dans un autre temps si proche et si lointain ». Un élu parle aussi de l’intérêt de voir l’évolution des paysages à travers une série de photographie d’un même endroit. Il considère la photographie comme un indicateur de l’évolution du paysage.

« Si l’on prend aujourd’hui, par exemple, une photo d’un paysage routier où il y a plein de panneaux vous savez qui vantent les hôtels, les formules 1 les trucs, les machins… celle-là aussi il faut la prendre parce qu’il faudra savoir dans 10 ans si ça a empiré ou si ça a disparu. La vision du paysage ne peut pas être pessimiste. C'est-à-dire qu’il y a certainement bien des endroits où on va améliorer. » Acteur des collectivités

Un autre considère le support vidéo qui restitue en plus des éléments sonores (sons et commentaires). Seuls deux habitants s’en saisissent pour restituer leur image de « regards sur les paysages de l’Ille-et-Vilaine ». Plusieurs élus racontent avoir vu des images en 3D présentant « l’évolution du paysage » sur un espace de projet numérisé. Elle ne considérait finalement que la pousse de la végétation.

Les nouveaux matériaux et les nouvelles technologies restent insuffisamment utilisées pour illustrer ou restituer des paysages. Elles tendent à simplifier le paysage au point d’en oublier l’intérêt. Les démarches artistiques qui s’intéressent au paysage renvoient la complexité du rapport à, et de notre action sur, ce qui nous entoure.