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Analyse paysagère de la Vallée de la Rance maritime

Bassin salé fermé par le barrage au nord, la Vallée de la Rance maritime est caractérisée par son propre rythme de marées, des pointes rocheuses avancées sur l’eau, des renfoncements, et les pièces intimes de paysage qui la ponctuent. Ses coteaux et ses rebords agricoles confortent son caractère de paysage ouvert.

Limites et voisinages

Les contours de l’unité associent à la ria elle-même les coteaux qui en constituent le cadre visuel. Au nord, le barrage de la Rance délimite nettement une unité tant fonctionnelle que de perception. Au sud, le caractère « maritime » de la rivière est avéré jusqu’à l’écluse du Châtelier à la Vicomté, en aval de laquelle l’eau devient saumâtre. Une grande partie de l’unité s’étend dans les Côtes-d’Armor, à partir du pont Saint-Hubert, qui matérialise le changement de département ; la rive ouest appartient aux Côtes-d’Armor jusqu’au ruisseau de la Houssaye, la rive est à l’Ille-et-Vilaine.

Socle naturel

Le territoire de la Vallée de la Rance maritime est traversé de différentes bandes de migmatites dirigées sud-ouest/nord-est. La forme du bassin, les décrochés, les pointes… résultent de modifications du tracé de la Rance et de ses affluents dont l’histoire complexe n’est pas encore définitivement écrite (note). Ses formes sont également dues aux différentes couches qui composent les alignements de roches, à leurs différentes résistances à l’érosion, et aux microclimats (exposition aux vents et orientation solaire des versants).

Motifs et structures du paysage

La ria de la Rance crée une large entaille entre les plateaux limitrophes. Sans même voir l’eau, de loin, la vallée offre un paysage ouvert et une sensation de vide. La rareté des haies bocagères sur les coteaux renforce ce sentiment d’ouverture.

Le littoral brétillien est fortement identifié par ses pratiques touristiques, dont les villes phares (Saint-Malo, Saint-Lunaire, Saint-Briac) sont très prisées et urbanisées. La « route des vacances » venant de Rennes ou de Paris emprunte nécessairement la RD 137 et offre traditionnellement la première vue sur « la mer » à la Ville-es-Nonais. Il ne s’agit pas de la mer, mais de la Rance maritime, bien différente du littoral prédominant. Sa forme, son orientation, et l’occupation de ses coteaux en font une percée dans l’arrière-pays rural, contrastant avec l’urbanisation quasi-continue du littoral.

L’unité définie par le barrage

L’unité est fermée au sud et délimitée par l’écluse et le barrage du Châtelier situés sur la commune de la Vicomté-sur-Rance (Côtes-d’Armor). Au nord, la construction du barrage de l’usine marémotrice sépare physiquement le fleuve de la mer. Cet ouvrage lui donne un statut différent, et en fait un bassin. Il modifie considérablement sa relation à la mer, en atténuant fortement le phénomène des marées, maintenant la vallée toujours en eau, alors que par définition, une ria est envahie par la mer pendant le flux, et se vide lors du jusant. Ce n’est plus que partiellement le cas en Rance, et cela se traduit dans le paysage par une présence constante de l’eau. Les bateaux peuvent maintenant y naviguer constamment ou rester aux nombreux mouillages et ports de plaisance. Le caractère des rives et du bassin est d’ailleurs très maritime. Les bateaux animent le plan d’eau, et on trouve sur les bords de nombreuses cales, bouées, cordages, annexes…

Autrefois très soumise au phénomène naturel des marées, les plus importantes d’Europe sur le littoral nord breton, la Rance est aujourd’hui rythmée par le barrage qui gère ses mouvements d’eau. Ainsi, afin d’avoir un différentiel suffisant pour permettre le fonctionnement des turbines de l’usine marémotrice, les marées sont différées d’environ 2 heures. Leur fonctionnement se perçoit à la surface de l’eau, et génère des vortex le long de l’ouvrage. L’ouverture des vannes provoque également un fort courant remarquable sur une eau assez paisible habituellement. Les bateaux doivent également s’adapter au rythme du barrage et emprunter l’écluse à certaines heures pour le traverser. L’ouverture spectaculaire de la route, à la verticale, est une scène bien connue et attendue des résidents et des vacanciers.

Le barrage représente également un point focal de la Rance et du littoral. Il permet le franchissement de la vallée par la route, et marque, pour les bateaux, un seuil entre la mer et la rivière. Son impact dans le paysage est notable. Il barre le plan d’eau, matérialise une continuité de la côte depuis Saint-Malo et Dinard, et une limite frontale depuis la Rance, renforçant le sentiment d’unité paysagère séparée du littoral.

Les ponts Saint-Hubert et Chateaubriand constituent l’autre moyen de traverser la Rance maritime, plus au sud. Ils marquent également le passage de l’Ille-et-Vilaine aux Côtes-d’Armor. Entre deux pointes rocheuses dont ils semblent sortir et se projeter, leur impact dans le paysage est également notable. Ils proposent des vues l’un vers l’autre, mais surtout sur la Rance. Leur hauteur et leur perpendicularité par rapport à la vallée permettent un panorama imprenable sur le bassin, mais furtif du fait de la vitesse de circulation automobile. Le barrage, quant à lui, semble davantage tourné vers la mer, et les vues vers Saint-Malo.

Des avancées rocheuses créant des perspectives magistrales dans l’axe de la Rance, et de rives en rives

Les décrochés et de nombreuses pointes rocheuses qui s’avancent sur l’eau salée offrent des points de vue sur le bassin dans sa longueur, du nord vers le sud. Elles définissent également le paysage propre de la Rance maritime, ainsi que des perspectives paysagères fortes, en composant les vues d’une succession de plans rocheux qui accompagnent et rythment le regard.

Bien que séparées de parfois plus d’un kilomètre par l’eau, les rives sont toujours perceptibles depuis la rive opposée. Ces points de vue sur les rives renforcent la sensation d’appartenance à une unité et à un paysage commun. La vallée de la Rance maritime apparaît ainsi comme une caisse de résonnance où les vues sont continuellement renvoyées et structurées par, et sur l’unité. Les hauteurs les plus importantes permettent également d’embrasser de longues portions du bassin, et d’en découvrir les formes et les décrochés.

L’écrin agricole

Le plan d’eau est cadré par le relief. Lorsque les coteaux sont abrupts, ils sont rocheux et souvent coiffés de boisements ; lorsque le relief est plus souple, les pentes sont largement cultivées. Le bassin et les bateaux caractérisent une vocation marine, unie visuellement aux coteaux et aux images de « campagne ». Cette association crée le sentiment de synthèse paysagère, les composantes semblant intimement liées les unes aux autres.

Les coteaux cultivés qui expriment la vocation économique des lieux sont une composante essentielle du paysage de la ria. Les différentes cultures confortent la vallée en tant que paysage ouvert, et apportent en fonction des saisons une lumière changeante entrant en résonance avec celle du plan d’eau. Les rares haies bocagères apportent un contraste dans le paysage, tendant à renforcer la forte luminosité des champs et du bassin.

Les champs ouverts du rebord offrent de nombreuses vues sur la vallée et son bassin. Les sillons accompagnent le regard et renforcent les perspectives sur la ria. Les différentes parcelles cultivées animent le paysage depuis les routes et les promenades, et évoquent, notamment avec les choux, l’agriculture bretonne. Quelques vergers sont présents également sur les rebords rappelant les productions passées de cidre.

Les boisements des hauteurs et des coteaux permettent de filtrer le regard, mais risquent également de l’interrompre. Sur les pointes littorales (pointe de Cancaval, Mont Gareau, pointe du Grouin…), ils composent également des espaces de promenades et de randonnées de qualité à l’ambiance forestière. Ils alternent avec les espaces champêtres pour offrir des itinéraires variés. Mais les boisements referment parfois le paysage et composent des poches hermétiques, sans relation à la ria.

Un bassin ponctué de « pièces de paysage », intimement liées au rythme de la marée

De nombreux ruisseaux communiquent avec la Rance, et ont creusé le socle à leur confluence avec cette dernière. Couplé à l’érosion et au travail de la marée, ils ont ainsi créé des vallons resserrés, des anses, des criques… que l’on découvre parfois avec surprise au détour d’un chemin, d’une descente vers l’eau ou d’une vue depuis les hauteurs d’un coteau. Ces pièces se découvrent avec la marée, deviennent accessibles ou non, et répondent au fonctionnement propre du bassin de la Rance, à son propre rythme. En étant moins ouvertes visuellement sur le bassin, et plus centrées sur elles-mêmes, elles impliquent un sentiment d’appropriation forte et une sensation d’intimité.

Ces espaces composent des pièces de paysage variées et maritimes, intimement liées à la Rance et à son appropriation par l’homme. Les formes particulières du relief ont ainsi été des sites privilégiés pour l’installation de ports, de moulins à marée, de cales sèches, de chantiers navals… qui composent également des pièces de paysage unitaires au fort caractère maritime (la Rance était autrefois liée aux activités malouines, notamment aux campagnes des terre-neuvas). On découvre également en longeant le bassin un cimetière de bateaux, un camp viking à Saint-Suliac… autant de sites aux ambiances fortes et différentes, intimement liées à la Rance et à ses activités humaines.

Si tout le littoral, bassin de la Rance compris, est accessible pour la promenade, notamment grâce au passage continu du GR 34, il n’en va pas de même pour les vallons et les ruisseaux. Ils composent pourtant des pièces paysages caractéristiques des bords de Rance dont les embouchures étaient des lieux stratégiques pour l’installation de moulins à marée. Ainsi, peu d’entre eux sont accessibles, et les ruisseaux se perdent souvent derrière une épaisse gaine boisée hermétique. On trouve peu de chemin permettant de les longer, et de composer des alternatives aux promenades le long du bassin. Des itinéraires en boucles pourraient pourtant exister, et permettre de découvrir la Rance par ses coulisses, et de saisir la relation que les ruisseaux entretiennent avec elle.

Deux types d’implantations bâties originelles : dans les creux ou sur les hauteurs

Le relief et la relation à l’eau ont également déterminé l’implantation originelle des bourgs. On trouve ainsi dans les « creux » les ports (La Richardais, Saint-Suliac, Port-Saint-Jean en Ille-et-Vilaine, Port-Saint-Hubert en Côtes-d’Armor). D’autres localités se sont, elles, implantées sur les hauteurs, comme La Ville-ès-Nonais, Saint-Jouan-des-Guérets, Le Minihic-sur-Rance en Ille-et-Vilaine, Pleudihen, Plouer, Langrolay en Côtes-d’Armor. Leur impact sur le paysage est différent, mais l’habitat regroupé originel permettait dans tous les cas de garder une relation avec la Rance, et une cohérence paysagère.

Les opérations d’urbanisme de la seconde moitié du XXe siècle ont eu tendance à perturber la relation entre la Rance et son paysage, et les villes. Si les bourgs originels pouvaient constituer de véritables motifs de paysage caractéristiques, les extensions s’affranchissent des conditions particulières des sites. La « privatisation de la vue » sur le bassin semble être le seul motif d’implantation. On a vu ainsi ces quarante dernières années des lignes de pignons clairs apparaître sur les crêtes à Saint-Suliac par exemple, des extensions vers les rivages au Minihic-sur-Rance… qui perturbent la lecture et la compréhension du paysage, non-intégrées par des structures végétales adaptées.

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